Fondateur de Palestine Solidarity Project

Mousa Abu Maria, témoignage d’un prisonnier palestinien. Entretien et réflexion sur son amitié avec Khader Adnan

par MAN

Mousa Abu Maria a passé presque 5 ans, de 1999 à 2003 dans des prisons israéliennes.
Il passa 14 mois supplémentaires, de 2008 à 2009 en détention administrative (sans
charge retenue contre lui ni procès). Comme le dernier "gréviste de la faim" Khader Anan,
il a été victime de traitements cruels et inhumains et de torture dans le cadre de ses
interrogatoires. En 2001, il a partagé sa cellule avec Khader Adnan.
Mousa Abu Maria, membre du Comité Populaire dans le village Cisjordanie de Beit
Ommar, et cofondateur de l’association "Palestine Solidarity Project", s’est entretenu avec
Bekah Wolf à propos Khader Adnan, qui est détenu par Israël sans aucune charge et qui
a entamé son 55ème jour de grève de la faim.

Mousa à Lyon en novembre 2011

Bekah Wolf : Comment connais-tu Khader Adnan ?

Mousa Abu Maria : On s’est rencontré en 2001 ou 2002 dans la prison d’Askelon. Il était un
leader dans la prison, parce qu’il n’en était pas à sa première incarcération. Il formait des
groupes de prisonniers à l’histoire de la Palestine et de l’insurrection. La prison était une
sorte d’université à cette époque, et il était l’un des professeurs.

BW : Quel genre de personne était-il ?

MAM : Beaucoup d’étrangers pensent que si vous portez la barbe ou êtes membre du
Jihad islamique, vous restez seulement assis à prier toute la journée. Khader Adnan
plaisantait comme n’importe qui d’autre. Il a mon âge, nous étions jeunes, nous étions
comme n’importe quels jeunes gens. Il essayait de nous faire oublier qu’on se trouvait en
prison, comme si on était juste dans un dortoir. Il s’occupait d’"organiser" la vie des
prisonniers, ce qui lui valait des problèmes avec les gardiens. Il était souvent placé en
cellule d’isolement, mais à sa sortie il continuait d’agir de la même façon.

BW : Il a commencé la grève de la faim pour protester contre la manière dont il était traité
lors de ses interrogatoires. Il était maintenu dans un état de stress, battu et insulté. Est-ce
que ta propre expérience est similaire ?

MAM : C’est comme ça que l’armée d’occupation se conduit avec les militants : ils essaient
de prouver à quel point ils vous contrôlent. Ils veulent vous dire : "vous avez peut-être du
pouvoir à l’extérieur, mais ici, en prison, nous détenons totalement le pouvoir". Ils me
forçaient à rester assis les poignets attachés aux chevilles, sur une chaise métallique,
inclinée vers l’avant, pendant des heures, jours après jours. C’est à la fois une torture
physique et psychologique. Vous ne pouvez pas lever la tête, vous ne pouvez pas les
regarder dans les yeux. Ils veulent que vous ne vous sentiez plus vous-même, vous
montrer qu’ils vous possèdent, et que vous n’avez plus aucun pouvoir de résistance.

BW : Au sujet des insultes et des coups, quel en est le but ?

MAM : C’est encore juste pour faire preuve de contrôle, casser votre volonté de résistance.
Ils savent que vous avez été un militant, et que vous avez une certaine force intérieure
pour résister, et c’est ça qu’ils doivent briser. Parfois c’est pour obtenir de vous des
informations, mais la plupart du temps c’est pour briser votre volonté. C’est pour ça que
vous commencez une grève de la faim, c’est la seule chose que vous puissiez encore
contrôler, ce que vous mangez, ce que vous mettez dans votre corps. C’est le moyen de
montrer que vous pouvez encore résister. Vous faites ça à l’intention de vos bourreaux et
de vos camarades, mais vous vous prouvez aussi quelque chose à vous-même, qu’il vous
reste encore la force de résister, qu’ils n’ont pas pu tout vous prendre.

BW : Khader Adnan mène aujourd’hui la grève de la faim pour protester contre sa détention
administrative. Tu as été toi-même en détention administrative pendant 14 mois, peux-tu
nous expliquer ce que c’est, et pourquoi ça peut conduire un homme à choisir de mourir
plutôt que de vivre dans de telles conditions ?

MAM : Tout d’abord, je ne pense que Khader Adnan veuille mourir. Ce n’est pas son état
d’esprit. Nous avons tous pratiqué la grève de la faim par le passé pour protester contre
nos conditions d’incarcération. Il démontre son engagement dans la résistance, de la
seule façon qui lui soit encore autorisée, avec son propre corps.
La détention administrative est aussi une agression psychologique menée contre une
personne.
Vous êtes détenu, sans savoir de quoi vous êtes accusé, mais plus important encore, sans
savoir combien de temps cela va durer. Quand vous êtes condamné à une peine de
prison, vous pouvez accepter la réalité et la tenir à distance ; vous pouvez garder l’espoir et faire des projets pour votre vie après votre libération.
La détention administrative ne vous permet pas cela, parce que vous ne savez jamais
quand vous allez être relâché. Vous êtes dans une agitation permanente. C’est aussi le
cas pour votre famille. Tu te souviens quand j’ai pensé que j’allais être relâché, les
gardiens m’avaient dit de préparer mes affaires et je t’ai envoyé un message par
l’intermédiaire d’un autre prisonnier pour te le faire savoir. Ils m’ont même conduit jusqu’au
portail de la prison avec toutes mes affaires, et j’ai pensé, après 12 mois "je vais enfin être
relâché, je vais revoir ma femme et ma famille".
Et là ils m’ont dit que c’était une plaisanterie. Ils m’ont remis dans la jeep et ramené à la
prison. Ça détruit votre âme. Après une telle atteinte à la force et à la nature de votre
esprit, vous ne pouvez plus que vous détruire vous-même. Il faut une force incroyable
pour ne pas tomber dans le désespoir. C’est pour Khader une motivation puissante pour
entamer une grève de la faim. Je crois qu’il a besoin de sentir qu’ils (les soldats des forces
d’occupation) ne le contrôlent pas totalement. Ils peuvent contrôler quand il voit sa famille,
quand il va être relâché, tout ça, mais maintenant il contrôle lui-même quelque chose qu’ils
ne peuvent pas lui prendre. Le but de toute force d’occupation est de démontrer qu’elle
contrôle totalement la population, afin que celle-ci ne résiste plus. Khader prouve à lui même ainsi qu’à nous tous que le pouvoir de résister est toujours entre nos mains et que
l’armée d’occupation ne peut pas nous enlever cela.

BW : Mousa, tu as été en prison pendant plus de 6 ans, tu as été battu, frappé si durement
pendant l’interrogatoire lors de ton premier emprisonnement, qu’ils ont dû te transporter à
l’hôpital, ta maison à été bombardée au milieu de la nuit à plusieurs reprises, et à chaque
fois tu sais qu’ils peuvent t’emmener et te remettre en détention administrative même si tu
n’as rien fait. Comment continues-tu à œuvrer au sein de la lutte populaire ? Comment
continues-tu à résister ?

MAM : Les gens comme moi, comme Khader, comme Bassem Tamimi (coordinateur de
Nabi Saleh, emprisonné), nous nous sommes engagés il y a longtemps dans la
résistance. Nous nous sommes promis à nous-même et aux nôtres que nous affronterions
l’occupation et la regarderions dans les yeux.
Bien sûr je ne veux pas retourner en prison, je veux vivre avec ma femme et ma fille, nous
les palestiniens nous ne sommes pas des robots, nous ne vivons pas que pour résister,
nous souhaitons une vie normale, rire, plaisanter, aller au jardin avec les enfants. Mais
nous voulons aussi être fidèles à nos engagements envers nous-même et envers notre
peuple : nous nous lèverons face à l’occupation, nous ne les laisserons pas nous
posséder. Si la seule façon d’échapper à leur contrôle est de les rejeter, refuser leur
nourriture, leur eau, leurs médicaments, alors c’est ce que nous ferons. Khader Adnan
continue la résistance jusqu’au bout, en réalité il se bat pour la vie, la vie dans la justice et
la dignité.

Bekah Wolf est cofondatrice de l’association "Palestine Solidarity Project", et travaille en
Cisjordanie depuis 2003. Elle est mariée à Mousa Abu Maria.

Voir en ligne : Palestine Solidarit project


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